d’une autre vie, mais quelle ?

d'une autre vie, mais quelle ?
d’une autre vie, mais quelle ?

Nous sommes en 1947. C’est l’automne. Joë Bousquet vient de publier, courant 46, Le meneur de lune chez Janin avec 7 dessins originaux de Jean Camberoque et L’œuvre de beurette la nuit chez Montbrun. L’année d’avant c’étaient La connaissance du soir aux éditions du Raisin et Le médisant par bonté chez Gallimard. Là, il travaille au Roi du sel, texte méditerranéen qu’il a promis à Jean Ballard, directeur des Cahiers du Sud. Bousquet se plaint auprès de lui du désordre qui règne youporn dans sa chambre, dans sa vie. Il se plaint des multiples travaux auxquels il doit faire face, des nombreuses visites qu’il reçoit… Parmi ces passants et ces passantes, il en est une « jolie, qui vient me photographier trois fois par jour en train de me raser, de manger, de dicter un article et me laisse son reportage à écrire ». Voilà ce qu’il écrit à xvideos Jean Ballard autour xnxx du 15 octobre 1947.
On pourrait entendre là comme une plainte. Et l’on se tromperait.
Les pages que Bousquet va écrire pour Denise Bellon – vous aviez bien sûr reconnu notre photographe! – vont le surprendre lui-même. Le 15 octobre, il lui avouera qu’alors qu’il envisageait de n’écrire pour elle qu’un « reportage », qu’il s’est rendu compte chemin faisant qu’il était en train de rédiger « une sorte de testament dont l’aubaine ne reviendra sans doute xhamster jamais », « je n’ai qu’un droit redtube, lui écrit-il, celui de vous confirmer que quelques lignes de cet écrit, grâce à vous, m’ont surpris en pleine clarté et témoignent plus clairement que je ne saurais désormais parvenir, de ce que je souhaite, de ce que je voudrais être ».

« Aubaine », « surprise », manifestement, pour Bousquet cet écrit qu’il envoie à Denise Bellon comme « une lettre affectueuse » est à ses yeux important.
D’abord, il est la manifestation tangible de la manière dont il puisait dans ce qui le tenait à l’écart de quoi faire lien. De la manière dont il remontait au jour. Comment il arrivait à voir toujours plus clair en lui-même.
Ensuite, s’y trouve clairement XXX énoncé qu’on ne sait jamais quand on écrit où nous mènera l’écriture. Qu’écrire, c’est ouvrir des chemins menant toujours vers quelques « révélations que l’on se fait à soi-même » et des « révélations métamorphosantes », selon les mots qu’il utilise dans une lettre à Marie-Josèphe Rustan du 7 mars 1947. Or, c’est bien cela qu’il voulait : se connaître. Son ami, le philosophe Ferdinand Alquié, a écrit que son œuvre émanait « toute entière du désir inquiet et passionné de se connaître ». Toutefois, pour lui, l’écriture ne sera jamais un simple instrument de connaissance mais « un instrument subversif de connaissance ». Ecrire, pour cela, ne saurait renvoyer chez lui à une vision rétro-active et psychologisante, c’est-à-dire à un « qui suis-je? » mais bien plutôt à un « qui serais-je ».
Alors, certes on peut lire ces pages pour Denise Bellon dans leur stricte dimension autobiographique. On peut en relever les principales données : la « scène capitale » de la blessure; le baiser d’Houdard; les premiers tableaux de Max Ernst; Le refus de « la comédie de la rééducation »; La rencontre avec Claude Estève; le groupe des amis de Carcassonne…
On le peut mais j’aimerais vous proposer une autre piste pour entrer dans cette autre vie!
Cette autre vie, c’est celle dans laquelle il est entré fin 39-début 40.
Celui qui s’adresse à Denise Bellon dans cet écrit, celui qui se met à nu devant le fantôme de cette jolie jeune femme, selon l’affirmation de Kafka définissant l’écriture épistolaire, c’est celui qui a connu avec le retour de la guerre – le 3 septembre 39 – le retour de cela même qui l’avait brisé le 27 mai 1918 à Vailly. Une balle invisible l’atteignit à nouveau. À nouveau sa moelle saigna. Rouvertes les plaies vont livrer à nouveau passage à la mort mais en rétablissant en quelque sorte la continuité – continuité arrêtée par le fait qu’il croyait ses plaies guéries – elles vont se révéler être messagères de vie, laissant affleurer à leurs lèvres le souffle du possible.
C’est l’homme qui renaît de cette expérience là – Et qui entend « renaître différent » comme il le dira à Jean Ballard – l’homme d’un tournant, l’homme d’une troisième naissance qui écrit ces pages à Denise Bellon.
Il les écrit dans la lumière que lui ont donné ses nouveaux yeux, ceux ouverts par cet épisode de sa vie que j’ai coutume de nommer « une tourne » : la tourne de 39-40. Ce mot désigne jusqu’au XVIIIème siècle selon Alain Rey, ce qui est dû , ici ce qui est dû au tournant.
Cette tourne engage Bousquet dans cette autre vie où il ne s’agit plus d’oublier qu’il avait été blessé – ça c’était la vie d’avant, celle où il jouait à l’écrivain, celle de ses années lucifériennes, des significations fatales, des systèmes de coïncidences, remplies de mancies poétiques – mais bien de tâcher de s’en souvenir. Cette autre vie est celle d’une expérience cruciale dans laquelle Bousquet s’engage. Soit cette « entreprise difficile de faire avec (son) cœur le cœur de (sa) vie, de ne plus distinguer (sa) volonté de (son) destin », ce sera « ne plus faire languir à ce qui est l’assentiment de (son) vouloir », ce sera vouloir ce qui est, soit la blessure. Et vouloir la blessure, ce sera y « porter son amour », l’aimer, « lui donner son poids de vie dans le passé, jusqu’à y reconnaître un bienfait ».
C’est cela la tourne de Bousquet.
Le mot dit le tour, la torsion. Il engage une tournure, soit une manière de passer.
D’abord, c’est passer d’un monde où la blessure a un sens – pour la pensée – à un monde où elle est sens – pour la vie , c’est-à-dire passer d’un monde où l’on cherche un savoir au sujet de la blessure jusqu’à étouffer celle-ci sous celui-ci, à un monde où elle est savoir, quand bien même il ne se saurait pas selon les critères du précédent savoir.
Ensuite, c’est passer d’un monde où l’on n’a affaire qu’à des faits bruts – alors la blessure de 1918 n’est qu’un accident – à un monde où voulant et aimant sa blessure, Bousquet va ouvrir celle-ci jusqu’en libérer la part immaculée, sa « perfection » et son « éclat ». C’est passer d’un monde où les faits reçoivent de nous leur définition – ce qui est tuer la vie d’où ils viennent! – à un monde où ce sont les faits qui nous définissent, et donc passer d’un monde où l’homme se croit, mais d’une manière tout imaginaire, l’auteur de sa vie à un monde où il n’est plus que le produit des « faits cardinaux » de sa vie. De l’accident qu’il ne pouvait que subir, Bousquet va tirer un événement, soit cela dont il pourra hériter. Cette notion d’événement va devenir tout à fait centrale chez Bousquet. Il écrira dans Le meneur de lune cette phrase étonnante : « Ma mère ne me reconnaîtra plus, maintenant que ma blessure est entrée dans mon cœur. »
Enfin, c’est passer d’un monde où l’homme n’est plus le sujet mais l’objet de ce qui lui advient. D’un monde où le je est sujet et la blessure attribut à un monde où le je devient attribut tandis que la blessure devient, elle, sujet: « la blessure n’est pas ton attribut, écrira Bousquet, tu es l’attribut de ta blessure. » Ce n’est pas le moindre effet de cette tourne que de déstabiliser le verbe être! Décentré, voilà qu’il cède le pas au verbe devenir : « j’aurais été blessé, je devenais ma blessure », écrira-t-il.

C’est l’homme engagé dans ce devenir qui écrit ces pages pour pour Denise Bellon. Il est le fruit d’une tourne qui fonde la morale dont il dira dans sa Confession spirituelle de 1948 qu’elle est « dure, âpre…qu’elle nous impose comme seul principe d’existence entière le fait qui nous advient, quel qu’il soit; tient que seul cet événement est réel et qu’il nous appartient d’en accomplir la perfection et l’éclat ». C’est à cela que va s’attacher Bousquet dans les quelques années qui lui restent à vivre.
Bousquet va ainsi « faire cortège à ses sources » comme le demandait René Char, sources qu’ils situaient tous deux « aval », là-bas, devant, plus loin, ailleurs. Toujours ailleurs

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